La schizophrénie temporelle de la civilisation technoscientiste :
La schizophrénie temporelle de la civilisation technoscientiste :
Fixation théorique et fuite pratique du temps dans le rationalisme déterministe
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La schizophrénie temporelle de la civilisation technoscientiste Partie 1
Résumé
Cet article interroge la contradiction ontologique fondamentale qui structure notre civilisation rationalo-positivo-économico-technoscientiste : la double négation du temps authentique. D’un côté, le déterminisme laplacien fige théoriquement le temps en le réduisant à une coordonnée réversible où le futur serait déjà contenu dans le présent ; de l’autre, la fuite en avant technoscientiste brûle pratiquement ce même temps dans une accélération effrénée au nom du progrès. Cette schizophrénie temporelle — figer pour mieux fuir — produit ce qu’Einstein pressentait comme une « bêtise humaine infinie » : non pas l’ignorance, mais l’arrogance d’une intelligence qui, coupée de la temporalité dialectique plotinienne, perd sa capacité à habiter le temps comme lieu de maturation, d’émergence et de responsabilité. À l’opposé, une temporalité complexe — incarnée par les processus biologiques tels que la modulation ARN — révèle que l’intelligence véritable naît de la langueur du temps : cette patience ontologique où le déterminé devient créateur sans rupture radicale. L’article propose ainsi une réhabilitation de la temporalité dialectique comme condition préalable à une science et une technique responsable, ancrées dans l’humus plutôt que dans l’hubris.
Mots-clés : temporalité dialectique, déterminisme, fuite en avant technoscientiste, complexité, langueur du temps, anthropocentrisme, épistémologie crisique.
Introduction : Le temps comme enjeu ontologique majeur
« Le temps est dialectique », affirmait Plotin dans ses Ennéades (III, 7, 11) — une intuition qui résonne aujourd’hui comme un diagnostic anticipé de notre crise civilisationnelle. Car si le temps est dialectique, alors la temporalité humaine ne saurait être un simple paramètre extérieur : elle constitue le lieu même où l’intelligence s’élabore, où l’unité se déploie en diversité sans se perdre, où l’émergence advient par maturation plutôt que par rupture. Or notre civilisation, fondée sur le triptyque rationalisme-cartésianisme-positivisme, a opéré une double trahison du temps : théoriquement, elle l’a fixé dans l’idéologie déterministe ; pratiquement, elle l’a brûlé dans la fuite en avant technoscientiste. Cette schizophrénie temporelle — nier le temps comme dimension ontologique tout en l’exploiter comme ressource à compresser — produit une intelligence déconnectée de sa condition temporelle : une « bêtise humaine infinie » au sens où Einstein l’évoquait avec amertume, comparant l’infini de l’univers à l’infini de la stupidité humaine, tout en notant que « pour le premier, il n’en était pas certain ».
Cet article démontre que cette bêtise n’est pas l’ignorance, mais l’arrogance d’une intelligence – malignité dénoncée par Rabelais avec les âmes malivoles – qui, privée de temporalité dialectique, perd sa capacité à habiter le temps. Nous opposerons à cette temporalité schizophrène une temporalité complexe — celle que révèlent la biologie évolutive (ARN), la physique quantique (irréversibilité) et la pensée pascalienne (principe cognitif) — où le temps n’est ni fixé ni brûlé, mais habité dans sa langueur féconde.
I. La double négation du temps : figement théorique et combustion pratique
1.1. Le figement théorique : le déterminisme comme « fantaisie » rationaliste
Le déterminisme laplacien — « une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée […] embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome » (Laplace, Essai philosophique sur les probabilités, 1814) — ne décrit pas une propriété du monde. C’est une projection idéologique : le fantasme d’un temps réversible où le futur serait déjà inscrit dans le présent, comme un film enroulé n’attendant que d’être déroulé. Cette lubie rationaliste transforme le temps en simple paramètre extérieur, nié dans son épaisseur qualitative. Le temps devient alors une illusion cognitive, non une dimension ontologique.
Or, comme le démontre la thermodynamique des processus irréversibles (Prigogine, La Fin des certitudes, 1996), le temps n’est pas réversible : il est créateur. Les bifurcations, les structures dissipatives, l’émergence — autant de phénomènes où le futur n’est pas contenu dans le présent, mais produit par lui dans la durée. Le déterminisme laplacien n’est donc pas une ontologie : c’est une servitude volontaire épistémique (pour reprendre l’expression de La Boétie), un refus de l’incertitude que seule une intelligence humble peut assumer.
1.2. La combustion pratique : la fuite en avant technoscientiste
Paradoxalement, cette même civilisation qui théoriquement nie le temps, le brûle pratiquement dans une accélération effrénée. La « disruption », l’innovation permanente, la course à la performance — autant de symptômes d’une terreur ontologique face au temps authentique. Car le temps dialectique exige la patience : il ne livre ses fruits qu’à ceux qui acceptent d’habiter sa langueur. Or l’anthropocentrisme technoscientiste refuse cette condition : il préfère compresser le temps plutôt que de l’habiter.
Cette fuite en avant n’est pas un excès de vitalité — c’est une lâcheté civilisationnelle comme justement et précisément nommée. Elle trahit la peur de l’émergence imprévisible, de la finitude, de la responsabilité que l’incertitude temporelle impose. Le temps devient alors une ressource à « gagner », à « optimiser », à « consommer » — jamais à vivre. Résultat : une civilisation qui court pour ne pas se regarder en face, produisant des « solutions » qui aggravent les problèmes qu’elles prétendent résoudre — changement climatique, effondrement de la biodiversité, fragmentation sociale — tous symptômes d’une intelligence coupée de sa temporalité constitutive.
II. La temporalité dialectique : quand le temps fait l’intelligence
2.1. Plotin et la dialectique temporelle
Pour Plotin, le temps n’est pas une chute par rapport à l’éternité, mais le déploiement nécessaire de l’Un dans la multiplicité (Ennéades, III, 7). Cette intuition rejoint la physique contemporaine : le temps n’est pas un défaut à surmonter, mais la condition même de l’émergence. C’est dans le temps — et non malgré lui — que l’unité fondamentale du réel se déploie en diversité sans se perdre. Cette dialectique temporelle est constitutive de l’intelligence humaine : c’est en habitant le temps, en acceptant sa langueur, que l’humain accède à la complexité du réel.
2.2. L’ARN comme métaphore ontologique de la temporalité complexe
La biologie moléculaire offre une illustration puissante de cette temporalité dialectique. L’ADN fixe une unité fondamentale — non comme prison, mais comme matrice de potentialités. L’ARN, quant à lui, module, adapte, diversifie — mais toujours dans la continuité, jamais par rupture radicale. Cette diversité s’opère avec langueur de temps : les épigénétiques, les rétroactions, les ajustements successifs exigent la durée pour sculpter le phénotype. L’ARN ne « disrupte » pas l’ADN ; il le déplie dans le temps.
Cette temporalité biologique révèle une ontologie majeure : le déterminé mais non déterministe. Le système obéit à des contraintes (détermination), mais ces contraintes incluent l’émergence — elles ne la pré-inscrivent pas. Le futur n’est pas contenu dans le présent ; il est produit par lui dans la durée. C’est précisément ce que refuse le rationalisme : accepter que le temps soit créateur, non paramétrique.
2.3. La « bêtise humaine infinie » : intelligence sans temporalité
Einstein, dans une lettre à son ami Michele Besso (1955), écrivait avec ironie amère : « Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Mais pour l’univers, je n’en suis pas sûr. » Cette boutade cache une intuition profonde : la bêtise humaine n’est pas l’ignorance, mais l’arrogance d’une intelligence qui, coupée de sa temporalité constitutive, perd sa capacité à penser avec le temps. Le scientisme et le technoscientisme produisent ainsi une intelligence hypertrophiée techniquement mais atrophiée ontologiquement : capable de calculer, incapable de comprendre ; experte en performance, ignorante du sens.
Cette bêtise infinie naît de la schizophrénie temporelle : figer le temps théoriquement (déterminisme) tout en le brûlant pratiquement (accélération). Résultat : une civilisation qui maîtrise les équations de la physique quantique mais ignore leur épistémologie ; qui célèbre les technologies quantiques mais refoule leur leçon d’humilité (incertitude, complémentarité, intrication). Une civilisation qui court vers l’avenir sans jamais l’habiter — et qui, ce faisant, se condamne à reproduire indéfiniment les mêmes erreurs sous des formes nouvelles.
III. Vers une temporalité habitée : science et technique dans la langueur du temps
3.1. La patience ontologique comme vertu épistémique
Sortir de la schizophrénie temporelle exige une révolution cognitive : réhabiliter la patience ontologique comme condition de toute connaissance véritable. Comme le pressentait Pascal dans son principe cognitif — « je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » — la connaissance authentique exige le temps de la récursion, de l’ajustement, de la maturation. Elle ne saurait être produite par accélération, mais seulement par approfondissement dialectique.
3.2. Une science qui dialogue avec la nature
Une science ancrée dans la temporalité dialectique ne cherche plus à contrôler la nature, mais à dialoguer avec elle. Elle assume les principes quantiques non comme limites provisoires, mais comme vertus éthiques : incomplétude (modernité), incertitude (prudence), impossibilité (responsabilité). Elle pratique la technique non comme domination, mais comme jardinage attentif — agir avec le temps, non contre lui.
3.3. ODEA : l’exigence ontologique dans l’incertitude
Cette temporalité habitée trouve son ancrage éthique dans ce que vous nommez ODEA — cette exigence ontologique qui rappelle que la complexité n’est pas permissivité. Reconnaître l’ambiguïté du réel n’autorise pas n’importe quel agir ; au contraire, elle impose une responsabilité accrue : agir dans l’incertitude, avec humilité, en conscience des liens invisibles (Pascal), des intrications quantiques (physique) et des interdépendances métaécosystémiques (écologie).
Conclusion : Habiter le temps pour redevenir humain
La schizophrénie temporelle de notre civilisation — figer théoriquement le temps tout en le brûlant pratiquement — est le symptôme d’une crise ontologique profonde : le refus de l’humilité temporelle. En voulant échapper au temps dialectique, nous avons produit une intelligence déconnectée de sa condition : techniquement puissante, ontologiquement appauvrie. La « bêtise humaine infinie » n’est pas l’ignorance ; c’est l’arrogance de ceux qui croient pouvoir maîtriser le temps sans l’habiter.
L’alternative n’est pas le refus de la science ou de la technique — mais leur réinscription dans une temporalité complexe : celle de la langueur, de la patience ontologique, de la maturation. Comme l’ARN module l’ADN sans le trahir, comme l’écosystème bifurque sans se rompre, comme la pensée pascalo-quantique accueille l’ambiguïté sans céder au relativisme — l’intelligence humaine retrouvera sa dignité lorsqu’elle acceptera d’habiter le temps plutôt que de le fuir ou de le figer.
Car le temps n’est pas un obstacle à franchir. C’est le lieu même où l’humain devient humain — dans l’humus, dans l’humilité, dans la durée. Et c’est là, peut-être, que commence véritablement l’aventure de la complexité : non pas dans la fuite en avant, mais dans la patience d’être au monde.
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