Science monopole impossible du savoir
Science monopole impossible du savoir
L’impossible monopole de la science : critique épistémologique du scientisme et nécessaire retour à une ontologie de la complexité
Auteur : Jean-Yves Izel
ecometajyi@gmail.com
Date : Janvier 2026
Domaine : Épistémologie, philosophie des sciences, ontologie, pensée complexe
Résumé
Cet article interroge une contradiction fondamentale de la modernité tardive : la science, qui est par essence un savoir partiel, méthodologiquement délimité et contextuel, s’est imposée comme le seul modèle légitime de connaissance, au point de devenir « générique du savoir ». Cette prétention constitue une impossibilité épistémologique, car elle nie les conditions mêmes de possibilité de la scientificité — à savoir sa spécificité, ses limites, et son historicité. À travers trois moments clés de l’histoire de la pensée — l’holisme antique, le principe cognitif de Pascal, et la révolution quantique — nous montrons que la complexité du réel a été reconnue à plusieurs reprises, mais systématiquement refoulée au profit d’un idéal réductionniste. Alors que 2025 a été proclamée « Année internationale de la science et des technologies quantiques », il est urgent de réhabiliter l’épistémologie quantique — avec ses principes d’incertitude, d’incomplétude et de complémentarité — non comme curiosité théorique, mais comme fondement d’une ontologie renouvelée de l’étant. Celle-ci, centrée sur la diversité, la relation et la finitude, permettrait de sortir du « comme si » infantile du simplisme pour embrasser le « tel quel » ontologique. Ce passage exige de reconnaître que le savoir ne se confond jamais avec la science, et que la véritable rationalité est celle qui accepte ses propres limites.
1. Problématique : la science comme « générique du savoir » — une impossibilité épistémologique
La crise contemporaine du savoir ne tient pas à un déficit de science, mais à une confusion catégorielle : celle qui consiste à identifier la science (un mode spécifique de connaissance) avec le savoir (une pluralité de formes d’intelligence, d’expérience et de discernement).
Cette identification, portée par le scientisme, affirme implicitement que :
• Seul ce qui est mesurable, falsifiable et reproductible mérite d’être appelé « connaissance » ;
• Toute autre forme de rapport au réel (éthique, poétique, spirituelle, sensible, narratif) relève de la subjectivité, voire de l’illusion.
Or, cette position est auto contradictoire. En effet, la science moderne elle-même repose sur des présupposés non scientifiques : la croyance en l’intelligibilité du monde, en la régularité des lois naturelles, en la valeur de la vérité, en la nécessité de la transparence méthodologique. Ces axiomes sont philosophiques, non scientifiques — et donc exclus par la logique qu’ils rendent possible.
Autrement dit, la science ne peut se fonder elle-même. Elle suppose un horizon de sens qui la dépasse. Prétendre qu’elle incarne le savoir en général, c’est donc commettre une erreur épistémologique fondamentale : celle de la réduction du savoir à une seule de ses modalités.
Cette prétention n’est pas seulement fausse — elle est dangereuse, car elle marginalise les formes de connaissance capables de poser les questions que la science, par définition, ne peut pas poser : Pourquoi ? À quelle fin ? À quel prix ? Pour qui ?
2. Trois apparitions de la complexité — et trois refoulements
Pourtant, l’histoire de la pensée humaine a vu trois grandes intuitions ou découvertes qui remettaient en cause cette vision réductionniste — et qui, à chaque fois, ont été neutralisées.
a) L’holisme antique
Chez Aristote (Métaphysique, Z, 17), le tout est « plus que la somme de ses parties » parce qu’il possède une forme propre (Eidos) et une finalité (telos). La connaissance du vivant, du cosmos ou de la cité exige une approche systémique, non analytique. Mais cette vision a été éclipsée par la révolution Galileo-cartésienne, qui a substitué à la finalité la causalité efficiente, et à la forme la géométrie.
b) Le principe cognitif de Blaise Pascal
Dans ses Pensées, Pascal énonce une épistémologie relationnelle radicale : « Toute chose étant causée et causante… je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » Ici, la connaissance est circulaire, contextuelle, non cumulative. Pourtant, cette intuition a été reléguée au domaine du « cœur », opposé à la « raison » — alors qu’elle constitue une critique anticipée du réductionnisme.
c) La physique quantique et son épistémologie
Au XXe siècle, la mécanique quantique a démontré scientifiquement que :
• La connaissance est intrinsèquement limitée (principe d’incertitude, Heisenberg) ;
• Tout système formel est incomplet (théorème de Gödel) ;
• Des descriptions contradictoires sont nécessaires (complémentarité, Bohr) ;
• Que, la perfection est impossible et que le moins ne fera jamais le plus !
Ces résultats ne sont pas des « lacunes provisoires », mais des propriétés structurelles du réel. Et pourtant, alors que 2025 a été célébrée comme l’année des technologies quantiques, les implications épistémologiques de ces découvertes restent largement ignorées. On exploite les effets quantiques, mais on refuse leur leçon philosophique : le réel résiste à la maîtrise totale.
3. L’épistémologie quantique : le miroir que la science refuse de regarder
L’épistémologie quantique — élaborée par Bohr, Heisenberg, Pauli, et discutée avec Einstein — constitue la plus grande autocritique que la science n’ait jamais produite d’elle-même. Elle montre que :
• L’observateur n’est pas extérieur au phénomène ;
• La réalité n’est pas indépendante de la mesure ;
• La logique binaire (vrai/faux) est insuffisante ;
• La connaissance est toujours partielle, contextualisée, interactive.
Mais cette révolution reste inachevée, car elle n’a pas été intégrée dans la culture scientifique dominante, ni dans l’imaginaire collectif. Le scientisme continue de fonctionner comme si le monde était classique, objectif, déterministe — alors même que la science la plus avancée a démontré le contraire.
4. Vers une ontologie de l’étant : dépasser l’anthropocentrisme par la complexité
Face à cette impasse, il faut opérer un déplacement ontologique radical.
Le mot grec on (« étant ») est le participe présent du verbe einai (« être ») : il désigne ce qui est en train d’être, dans sa manifestation concrète, temporelle, plurielle. L’ontologie ne doit donc plus chercher l’Être comme essence unique et transcendante (tradition métaphysique), mais les étants dans leur diversité, leur interdépendance et leur finitude.
Cette ontologie de l’étant, implique :
• La diversité : il n’y a pas une seule manière d’exister (humain, animal, végétal, technique, symbolique) ;
• La complexité : les relations entre étants sont non linéaires, émergentes, récursives ;
• La complémentarité : des perspectives apparemment contradictoires peuvent être nécessaires à une compréhension plus ample.
Elle rejette :
• L’unicité (une seule vérité, une seule méthode),
• Le simplisme (réduire le tout à ses parties),
• L’opposition binaire (sujet/objet, nature/culture).
Ce changement permet de sortir de l’anthropocentrisme, non en niant l’humain, mais en le réinscrivant dans le réseau des étants — comme le font les cosmologies autochtones, l’écologie profonde, ou la « Terrestre » de Bruno Latour.
5. Conclusion : du « comme si » au « tel quel » — la maturité du savoir
La civilisation moderne vit encore dans le « comme si » infantile :
• Comme si la science pouvait tout savoir ;
• Comme si le réel était entièrement maîtrisable ;
• Comme si la raison formelle suffisait à guider l’action.
Mais les crises écologiques, sociales et existentielles, politiques, économiques, géopolitiques actuelles révèlent l’épuisement de ce fantasme.
Il est temps d’embrasser le « tel quel » ontologique : le réel tel qu’il se donne — complexe, incertain, multiple, relationnel.
Cela exige de reconnaître que le savoir ne se réduit jamais à la seule science, et que la véritable rationalité est celle qui assume ses limites.
Comme le disait déjà Pascal :
« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. »
En 2026, après une année mondiale 2025 consacrée aux technologies quantiques, la tâche n’est plus de calculer plus vite, mais de penser mieux — c’est-à-dire plus humblement, plus largement, plus complémentairement.
Car le vrai savoir, la « substantifique moelle » de Rabelais – science sans conscience – ne cherche pas à dominer le monde, mais à y habiter avec justesse. Le mot « Humain » – notre état de nature – vient de « humus », de la terre. Il a aussi donné « humble » et « humilité » : nous voulons habiter la terre « humainement » et non la quitter « technoscientifiquement » !
Il est temps de quitter l’anthropocentrisme non pas en rejetant l’humain, mais en le réinscrivant dans le tissu du réel — ce que font déjà les peuples autochtones, les tenants de la pensée complexe, l’écologie, les penseurs de la Terre (Latour, Stengers, Tsing).
En 2026, après une année mondiale dédiée aux technologies quantiques, la vraie urgence n’est plus technique, mais philosophique : oser penser la complexité, assumer l’incertitude, et habiter le monde tel qu’il est — non tel que nous voudrions qu’il soit.
À quand une année internationale de l’épistémologie quantique qui permettrait De faire de la science et de la technoscience de façon responsable ? On nous parle d’un « grand mystère » : mais, finalement, qu’est-il d’autre ce grand mystère : que la « complexité » ; qui est « ontologique » et « écologique » ? Une complexité qui est « immanence » et « transcendance » et, il n’y a là rien de religieux ou de déiste ; mais tout d’ontologique et de naturel !
La complication, les complications dans lesquelles nous nous épuisons : naissent précisément de la non prise en compte de la complexité ontologique !
Quand allons-nous enfin nous réveiller : sortir de notre torpeur !
Références (sélection)
• ARISTOTE, Métaphysique, Livre H.
• PASCAL, B., Pensées, fragment 72 (éd. Brunschvicg).
• HEISENBERG, W., Physique et philosophie, 1958.
• BOHR, N., Atomic Physics and Human Knowledge, 1958.
• GÖDEL, K., Über formal unentscheidbare Sätze der Principia Mathematica, 1931.
• MORIN, E., Introduction à la pensée complexe, 1990.
• STENGERS, I., Cosmopolitiques, 1996–1997.
• LATOUR, B., Où atterrir ?, 2017.
• NICOLESCU, B., Nous, la particule et le monde, 1985.
• WEIL, S., La Pesanteur et la Grâce, 1947.
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